“Ah bon ils ne sont plus ensemble?…” Valérie et Jérémie : leurs prénoms riment, leurs destins sont liés. Si leur duo amoureux s’est un jour tu, leur tandem créatif n’a jamais raccroché. Donzelli et Elkaïm, c’est au cinéma qu’ils sont inséparables. Dernière œuvre en date, “La Guerre est déclarée”, petit film français dont on n’attendait rien, devenu événement de la rentrée. Portrait croisé de deux auteurs et acteurs résistants. Irrésistibles.

 

Grand hôtel parisien, place Vendôme. “Ils arrivent, ils reviennent d’un cours de danse”, nous dit-on. Quelques minutes plus tard, ils sont là. Rouge à lèvres résolument carmin pour l’une, coiffure négligemment structurée pour l’autre. Sur le qui vive. C’est l’un après l’autre que nous les avons rencontrés.

Il était une fois…

Elle est née dans les Vosges, il a grandi à Paris. Avec ses parents, elle a beaucoup bougé, dans son quartier, il a découvert différentes ethnies. L’esprit ouvert, ils l’ont donc eu tous les deux, dès l’enfance.  Le cinéma ? Une évidence pour Jérémie Elkaïm, fils d’un professeur de lettres amoureux du verbe et d’une mère “passeuse de films”, travaillant dans le documentaire : “Mes parents valorisaient le cinéma comme objet de culture, au même titre que la littérature et la musique et m’ont très tôt montré quelques films de mon âge”. Les autres plus adultes, tels que Délivrance et Voyage au bout de la nuit, le jeune cinéphile les découvre en cachette, en subtilisant les collections de VHS de sa belle-mère. Pour Valérie Donzelli, l’éveil à l’art se fait différemment, grâce aux peintures et aux sculptures de son grand-père. L’accès aux films est moins probant : “J’avais vu des films à la télévision et parfois en salles mais c’est en rencontrant Jérémie que j’ai découvert le cinéma.” On y est.

 

Jérémie Elkaïm et Valérie Donzelli


A deux, ils représentent le nouveau cinéma français. Un cinéma d’auteur qui ne se prend pas au sérieux, s’inspire de tout et ne laisse rien de côté. Il aurait voulu avoir La Mort aux trousses aux côtés de Cary Grant. Elle aurait aimé participer au Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau. Il est éloquent et raffiné, elle est secrète et spontanée.  Ils étaient si jeunes lorsqu’ils se sont rencontrés.  “Y’a quinze, vingt ans, je ne sais plus… Dans une soirée, rien d’extraordinaire”, murmure-t-elle, pudique. Lui se montre plus partageur, nous décrit ses bottes, son parfum et son foulard : “Je crois qu’il y avait plus ou moins un open kiss à cette soirée. Vous connaissez, n’est-ce pas ?” Avant de plaisanter : “Open bar, open kiss, open sex, tout ce qui est open est sympa non ?” … Open…  A l’époque déjà, on peut dire que Jérémie l’était. A 15 ans à peine, à force de légères transgressions et d’innocents mensonges, il se retrouve à l’affiche d’une des Scènes de lit d’un certain François Ozon, dans le rôle d’un “puceau” vivant sa première expérience homosexuelle : “C’était un peu sulfureux mais drôle, léger surtout, comme son metteur en scène”, confie-t-il.  “Vous savez à l’époque, j’étais une sorte de trublion”. Epris de cinéma et touche-à-tout, il se place à “tous les stades de sa fabrication”. Plus qu’une vocation, c’est un désir de séduire qui le conduit à être acteur au lieu de perchman ou régisseur. Désir de séduire qui crée chez les autres le désir de le filmer : aimé des hommes dans les drames romantiques Presque rien et A cause d’un garçon, il emballe les filles dans le teenage movie Sexy boys. Et puis il y a Valérie.

… la passion

Elle veut faire de son métier une passion. Il la voit faire et tout faire à la perfection. C’est en la passionnant qu’il réussira à lui faire entendre raison : “J’aimais jouer la comédie et je me suis dit que si je n’essayais pas maintenant, après ce serait trop tard. Vous savez, je n’aime pas ne pas faire les choses. Très vite, Jérémie m’a poussée à écrire, à faire des films, et je l’ai fait. Comme ça, sans apprendre.” C’est chez Sandrine Veysset que Valérie Donzelli fait d’abord ses premiers pas, dans le sombre Martha… Martha : Je me suis dit avec joie que ce serait ça de faire du cinéma, travailler avec des gens que j’adore…” Premier film, première reconnaissance critique qui se confirmera par la suite : par des seconds rôles plutôt drôles (Le Plus beau jour de ma vie) et des premiers plus torturés (7 ans), la demoiselle se fait remarquer. Plus ses personnages sont paumés, plus Donzelli cherche leur part de légèreté. Elle gardera toujours le cap, insufflant à son jeu ce qu’il lui faut d’humour au cœur du drame, de décalé au sein du sérieux. Ses modèles ? “Les actrices de la comédie américaine et… Catherine Deneuve. Pour sa fraicheur, sa vivacité, son phrasé très rapide”. Il est vrai qu’en la voyant on pense à la Catherine de Jacques Demy, chanteuse et enchantée.

Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm


A la télévision (Clara Sheller) et au cinéma (L’ Intouchable, Qui a tué Bambi), Valérie et Jérémie se suivent et se ressemblent parfois, et déjà forment une famille. Pour un réalisateur qu’ils aiment, ils sont capables de tout… ou presque. “C’est davantage ce que trimballe le personnage, ce qu’il est et que parfois on ne se sent pas de jouer. Il ne faut pas tout accepter et donner ainsi l’impression que les acteurs sont interchangeables. Plutôt faire avec ses qualités et ne pas forcer sa nature lorsque ça coince”. Même séparément, ces deux-là parlent d’une seule voix, semblant partager les mêmes idéaux et se rejoindre sur les questions fondamentales, d’instinct, “comme les animaux”. “Nous croyons tous deux à l’emploi au cinéma, sans pour autant être adeptes du naturalisme. Nous n’avons par exemple jamais peur d’être burlesques”. Dialogues cocasses, surjeu peu réaliste, situations fantaisistes, c’est tout naturellement qu’ensemble ils vont les créer afin de pouvoir mieux les jouer.

“Pipo et Mario font du cinéma”

Si au au premier court métrage de Donzelli, Elkaïm ne participe pas, pour son premier long, il se rattrapera. Variation sur le désordre sentimental et la rupture amoureuse, La Reine des pommes met en scène une jeune femme cherchant à oublier l’amour de sa vie en couchant avec d’autres hommes. La grande idée du film, celle de Jérémie, choisir un seul acteur pour tous les représenter : “Je trouvais ça assez joli et assez drôle  d’incarner ainsi la fixation amoureuse, le fait que l’héroïne projette naturellement sur tous ceux qu’elle rencontre l’image de celui qu’elle a aimé”. Convaincue et confiante, la cinéaste lui propose alors de se dévouer. Pierre Paul Jacques, il peut tous les jouer : “Jérémie a ça d’extraordinaire… C’est quelqu’un en qui on peut complètement s’abandonner, comme s’il nous soutenait, nous guidait, il est très généreux, très précis, très fiable”. … L’allié idéal en temps de guerre donc…

 

Bande-annonce “La Reine des pommes”

 

 

Décalé à souhait, La Reine des pommes avait enchanté la critique par son originalité et sa pureté presque artisanale. Acclamé à Cannes, primé à Cabourg, à Paris et à Angoulême, La Guerre est déclarée fait encore plus l’unanimité : par son réalisme et sa poésie, par sa tristesse et sa pulsion de vie. Ses soldats là ont un don : celui de s’attaquer à des sujets périlleux (la rupture amoureuse ou la maladie d’un enfant), et de les traiter à bras le corps, à distance, sans complaisance, transformant tels des magiciens un moment douloureux en instant joyeux. Ils écrivent à quatre mains, se corrigent, se complètent. Il aime la façon qu’elle a de s’abandonner dans le travail, lui qui a du mal à s’oublier. Elle aime sa manière de la ramener à des questions de fond, elle qui cristallise très vite et s’emballe à partir d’une idée. Elle foisonne, il tempère, elle agit, il réfléchit. “Pour moi, cette façon de faire, par procuration en quelque sorte, est à la fois confortable et jubilatoire”, confie-t-il comblé. Car le moins qu’on puisse dire c’est que dans ses films, Valérie Donzelli est partout : à la coiffure, au maquillage, dans l’éclectisme de sa bande son, dans le génie de ses clips, dans la douceur de ses mélodies, dans l’énergie de ses ralentis.

Leurs films, leurs batailles

“C’est Bergman qui disait : « Le cinéma répond à une question toujours, c’est est ce que l’amour existe ou pas » et moi je crois que dans mes films j’ai envie de répondre à cette question en disant que l’amour existe.” Ces dernières années, dans leurs films comme dans ceux des autres (Belleville Tokyo d’Elise Girard), Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm ont offert un portrait contrasté et édifiant du couple moderne. Un couple en crise mais qui résiste, qui souffre mais aime, qui est “détruit mais solide”. Leur credo ? Ne pas faire de films vains, ne pas prendre le spectateur en otage, partir du réel pour mieux le transformer et proposer un cinéma politique mais surtout ludique.

 

Ces derniers mois, ils sont de tous les côtés, elle avec Benjamin Biolay (Pourquoi tu pleures ?) ou Mathieu Demy (L’ Art de séduire), lui avec Karin Viard et Joey Starr (Polisse). Depuis qu’elle réalise, Valérie se sent moins inhibée en tant qu’actrice. Jérémie cherche son système,  ce qui lui ressemble et lui est personnel avant de commencer à faire des films. La suite ? Main dans la main toujours, aux côtés cette fois de Valérie Lemercier, dans une comédie qu’ils ont coécrite et qui porte sur “le lien qu’on a aux autres, sur le deuil et sur la danse”: “C’est une grande histoire d’amour, surprenante… C’est un film qui est assez libre. On va essayer de rendre un objet plutôt singulier, captivant pour les gens… et pour nous! ”

 

 

Lui a la maîtrise du verbe, elle de la mélodie dans la voix. Il a de la répartie, elle refuse la langue de bois. Ces derniers jours, à la France entière ils ont présenté leur bébé. Ils l’ont conquise en la faisant rire et pleurer. Hier c’est en chantant qu’ils gagnaient leur combat. Demain c’est en dansant qu’on les reverra au cinéma. Une danse qui, on le sent, se fera sans faux pas…

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Laetitia Ratane


Interview “La Guerre est déclarée”